France

Conflans: «C’est tout le corps enseignant qui s’est senti blessé»

Touchés en leur cœur. Dès vendredi soir, les syndicats enseignants et de tout le milieu éducatif ont dénoncé d’une même voix l’horreur qui a frappé leur profession et rendu hommage à Samuel Paty, le professeur d’histoire-géographie décapité à Conflans-Sainte-Honorine. «Ce qui pour nous est à la limite du concevable, c’est qu’on se retrouve en France au XXIe siècle à voir un professeur décapité dans la rue pour avoir enseigné. Même au moment où je vous le dis, c’est difficile de concevoir que ça se soit passé. On est dans un état de choc», nous confie Jean-Rémi Girard, président du Snalc (syndicat minoritaire). «Stupéfaction», «incompréhension», l’émotion est forte dans la communauté éducative. «La première réaction est à la fois beaucoup de compassion pour les proches de ce collègue et une très forte indignation face à un acte inqualifiable. Comme l’a dit le ministère, c’est tout le corps enseignant qui s’est senti blessé car c’est parce qu’il faisait son métier que ce collègue a aussi été horriblement attaqué», témoigne Frédérique Rolet, secrétaire général du SNES-FSU (syndicat majoritaire du secondaire).

Les organisations syndicales représentatives ont été reçues ce samedi matin au ministère de l’Education nationale. «Le Premier ministre était présent, ce qui était un signe important et positif. Ce samedi, nous lançons tous un appel à l’unité, à défendre la République parce qu’avec cet assassinat sauvage, c’est bien la République aussi qui est attaquée dans ses valeurs», explique Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa Education, qui était présent rue de Grenelle. Il appelle aussi à ne pas faire d’«amalgames»: «Il faut combattre l’islam radical et politique, qui s’attaque à la République, mais pas stigmatiser les musulmans comme certains ou certaines le font déjà.»

Un rassemblement dimanche

Avant l’hommage national au professeur assassiné, annoncé par l’Elysée, les différentes organisations appellent à un rassemblement dimanche à 15 heures, place de la République à Paris. «Il y en aura un peu partout en province également. Il faut montrer que la profession est soudée, que la liberté d’expression doit rester un droit imprescriptible dans notre pays», rappelle Frédérique Rolet. La demande d’autorisation était en cours samedi après-midi.

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Dès ce samedi matin, dans les établissements ouverts, des minutes de silence ont été organisées. Sophie Venetitay, professeure de sciences économiques et sociales et secrétaire générale adjointe du Snes-FSU, était en cours : «On avait ce besoin de se retrouver. Il y a eu un moment de recueillement collectif dans la salle des profs auquel la direction a participé. Puis une minute de silence avec les élèves à 11 heures.» Alors que certains élèves avaient refusé de s’y associer en 2015 après l’attentat de Charlie Hebdo, elle note : «Ça c’est bien passé. Les élèves étaient choqués et avaient beaucoup de questions pour essayer de comprendre: “Pourquoi? Comment? Pourquoi un professeur?” C’était très particulier mais ça montre aussi que l’école est capable de répondre très vite aux défis.»

«Besoin d’éduquer»

La majorité des enseignants étant en vacances depuis vendredi soir, se pose déjà la question de la rentrée du 2 novembre. «Le ministre veut que ça soit bien cadré pour qu’on évite de nouveaux problèmes. Il faut que les profs soient bien outillés pour savoir ce qu’il faut faire, comment réagir», ajoute la secrétaire générale du Snes qui n’avait pas eu en début d’après-midi de remontées d’incidents lors des minutes de silence de ce samedi. Les possibles actions à mener seront discutées en lien étroit avec le ministère. «Les vacances scolaires frustrent les collègues qui auraient aimé pouvoir en parler, se retrouver, en discuter avec les élèves, regrette Jean-Rémi Girard. Au Snalc, on dit “une minute de silence à la rentrée, oui, mais une heure de discussions aussi”. On a besoin d’éduquer sur la liberté d’expression, la laïcité.»

Il propose d’«utiliser dans tous les établissements des caricatures de Charlie Hebdo comme support. Ça serait un symbole fort.» Le cadre national ne se fera pas sans «une liberté des équipes», précise Frédéric Marchand: «Il faut qu’elles soient à même de s’emparer de ce moment et ne se retrouvent pas en difficulté. On a aussi évoqué la possibilité de créer un numéro vert pour l’ensemble des personnels en cas de besoin de soutien.» Si certains profs peuvent légitimement avoir des craintes, le Snalc rapporte avoir pour l’heure surtout des remontées d’enseignants volontaires pour «faire quelque chose».

Rôle des réseaux sociaux

Au-delà de l’émotion, Philippe Vincent, président du SNPDEN (syndicat des chefs d’établissements), appelle «à une réflexion sur comment mieux équiper, former, accompagner, protéger les équipes enseignantes face à ces attaques répétées sous des formes diverses. Là on a atteint un niveau paroxystique». En citant les «atteintes à la laïcité» évoquées en début de semaine, il poursuit: «On voit bien que d’une manière plus ou moins insidieuse ou visible, il y a des attaques contre ce que représentent l’école et ce qu’elle porte.» Si les référents laïcité sont confrontés à des situations parfois complexes dans les rectorats, «les chefs d’établissement ont souvent besoin eux-mêmes d’être accompagnés. Il y a rarement de réponses stéréotypées, le contexte et les conditions sont différents». Le Snes-FSU espère que le soutien apporté par le ministre au personnel «ne sera pas circonstanciel»: «On ne se contentera pas de belles paroles sous le coup de l’émotion.» Frédérique Rolet cite l’enquête réalisée l’an dernier par son syndicat à la suite du suicide de la directrice d’école Christine Renon. «Beaucoup de collègues ne se sentaient pas soutenus par la hiérarchie notamment lors de problèmes avec les parents d’élèves. A Conflans, la principale a très bien réagi mais ce n’est pas toujours le cas, notamment au niveau plus haut de l’institution.»

Le rôle joué par les réseaux sociaux dans cette affaire est aussi questionné. Rodrigo Arenas, le président de la FCPE (Fédération de parents d’élèves), racontait, sonné: «Une vidéo d’un parent d’élève a beaucoup circulé ces derniers jours. La viralité était telle que j’ai alerté le maire de Conflans pour le prévenir de la situation. C’était le 9 octobre. Depuis, plus de nouvelles. Jusqu’à ce soir. Je ne ferai pas d’autre commentaire, ce n’est pas le moment, mais il faudra savoir ce qu’il s’est passé depuis.» Frédérique Rolet réagit également: «Si ce professeur a pu être aussi martyrisé, c’est parce que sa photo avait circulé. On demande des formations supplémentaires pour les enseignants, davantage de soutien mais aussi une vigilance par rapport à l’utilisation des réseaux sociaux.» Pour Jean-Rémi Girard, cela met surtout en exergue la «nécessité d’établir plus de contacts entre l’école et les familles. Ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, c’est parce que cette étape-là n’a souvent pas eu lieu ou pas comme il le fallait».

Marlène Thomas

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