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La Ligue des champions coronavirussée

«C’est plus une conf de presse, là. On dirait l’Académie des neuf.» Jeudi, dans un sous-sol du Juventus Stadium à Turin, Rudy Garcia, l’entraîneur lyonnais, était d’humeur badine vingt-quatre heures avant le huitième de finale retour de la Ligue des champions qui allait voir le club rhodanien rallier (défaite 1-2 après une victoire 1-0 à l’aller en février) l’une des aventures les plus singulières qui soient. Le foot au temps du coronavirus : les acteurs bunkérisés et masqués dans un sous-sol. Dans les gradins du stade, les journalistes apparaissant sur un écran en buste dans des cases, rappelant le jeu télévisé vintage évoqué par Rudy Garcia, qui polissait les réputations de Roger Pierre, Eve Ruggieri ou Jacky.

Astérisque

C’est dans un Lisbonne partiellement confiné, où les rassemblements sont limités à cinq personnes dans certains quartiers du nord de la capitale portugaise et à dix dans le reste de la région, que l’Union européenne de football (UEFA) va solder à partir de ce mercredi et l’entrée en lice du PSG et de l’Atalanta Bergame sa Ligue des champions 2019-2020. En mode blitz. Huit quarts de finalistes, élimination sur un match sec à huis clos et verdict dès le 23 août, assorti pour l’éternité d’un astérisque renvoyant à une note de bas de page : Covid-19. Les conditions sont instables, paranoïaques, cauchemardesques.

Le protocole de l’UEFA encadrant le tournoi vaut le détour. Outre les rafales de tests, le dernier «la veille du match» avec un résultat connu «au moins six heures avant le coup d’envoi» de la rencontre, les acteurs sont coupés autant que faire se peut du reste du monde. Le tout radicalisant au passage – sur le mode «les clubs l’ont rêvé, le coronavirus l’a fait» – une déconnexion à l’œuvre depuis longtemps : corridors où le chaland a fait place nette, zéro autographe, réservation par étages entiers dans les hôtels où les équipes logent, pas de zone mixte (abritant les échanges entre la presse et les acteurs après les rencontres), des délégations réduites à une bonne soixantaine de personnes les soirs de match et restrictions supplémentaires sur l’accès à la pelouse et aux vestiaires, etc. Les rares journalistes accrédités ne revivront pas l’Académie des neuf, mais Temps X : signature d’un document certifiant sa négativité au virus à l’entrée, parcours fléché, une place occupée sur quatre en tribune avec un responsable de l’UEFA qui descend en piqué sur le contrevenant et sas permettant de prendre la température. Si c’est plus de 38° C : retour à l’hôtel.

Les joueurs, entraîneurs et staffs techniques seront soumis à un protocole à peine plus léger. Mais il faut faire parler les détails. L’alinéa 1.2 de l’annexe relative aux «dispositions spéciales applicables à la phase de qualification et aux matchs de barrage dans le contexte du Covid-19» prévoit l’apparition d’une bordée de cas positifs : «Lorsque treize joueurs [sur vingt-cinq, dont au moins un gardien, ndlr] ou plus de la liste sont disponibles, le match doit se jouer à la date prévue.» Ce qui laisse une sacrée marge (douze cas), alors qu’une équipe n’est pas un jeu de construction où les pièces sont interchangeables : quid d’une pénurie de défenseurs ou d’attaquants ?

Concorde

Certes difficile à imaginer dans un calendrier aussi serré, la possibilité d’un report est aussi ouverte dans les textes : le forfait faute de joueurs ne vient qu’ensuite. Il entérinerait une forme de fiasco. Pour autant, personne ne le sent venir. Au siège l’UEFA, on s’est parfois étonné de la concorde express, d’autant plus remarquable que l’évolution de la situation sanitaire a nécessité de nombreux changements de pied entre les différentes parties prenantes : de l’instance faîtière aux diffuseurs, en passant surtout par les clubs, à la manœuvre. Tout le monde regarde dans la même direction. Il faut en finir avec cette édition 2019-2020 infernale de la Ligue des champions : à pied, à cheval ou en Spoutnik, mais il faut en finir.

Et sauver ce qui peut l’être : une partie des droits télé qui se discutent pied à pied depuis un bon mois, avec des résultats attendus pour cet automne. Et les apparences. En arrière-plan idéologique : l’activité doit repartir. Et celle qui est portée par des athlètes en pleine force de l’âge ne figurant dans aucune catégorie à risque plus sûrement que pas mal d’autres.

Appétit

Quant au foot, David Bettoni, l’adjoint de l’entraîneur du Real Madrid (éliminé vendredi par Manchester City, futur adversaire de Lyon), Zinédine Zidane, a expliqué être allé à l’inverse d’idées reçues en allégeant la préparation de joueurs pourtant inactifs depuis des mois pour mieux jouer sur leur appétit de ballon post-confinement et la fraîcheur mentale. Il faudra inventer.

A lire aussi sur Libé.fr : «L’Atalanta Bergame, espoir d’une ville martyre du Covid.»

Grégory Schneider

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