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Ruth Bader Ginsburg, la fin d’une vie de combats

Silhouette frêle et voûtée, gants noirs, cols sophistiqués ou jabots sur sa robe de juge, Ruth Bader Ginsburg incarnait l’une de ces rares présences rassurantes, pour la gauche à l’ère Trump, siégeant dans une institution clé de la démocratie américaine. Championne de la cause des femmes, des minorités ou de l’environnement, deuxième femme de l’histoire à siéger à la Cour suprême des Etats-Unis, la juge de 87 ans y faisait office de «rempart contre les forces conservatrices, avides de démanteler les conquêtes progressistes du XXe siècle», selon l’historien français Romain Huret. Son décès, vendredi, des suites d’un cancer du pancréas qu’elle combattait depuis des années, plonge les démocrates dans l’angoisse.

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Née à Brooklyn de parents juifs et immigrés de Russie et d’Autriche, Ruth Bader Ginsburg a toute sa vie fait figure de pionnière. En 1956, elle entre à la prestigieuse université de Harvard, où elle est l’une des 9 femmes sur les 500 étudiants en droit. Elle finira son cursus à Columbia, major ex aequo de sa promo. A sa sortie, aucun cabinet new-yorkais ne veut l’embaucher. «J’avais trois choses contre moi, racontera-t-elle. Un, j’étais juive. Deux, j’étais une femme. Mais, le plus grave, c’est que j’étais la mère d’un enfant de 4 ans.»

«Génie tactique»

Elle consacre alors sa carrière de juriste, enseignante et chercheuse aux droits des femmes et à la défense de la famille de l’époque. «Sa vie personnelle et ses premiers pas professionnels l’ont conduite à porter un regard acéré sur la famille contemporaine, ses difficultés concrètes, ses vulnérabilités médicales et ses inégalités statutaires», analyse Romain Huret. Entre 1972 et 1978, elle plaide dans six affaires de discrimination basée sur le sexe devant la Cour suprême, et en remporte cinq. Pour sa première victoire, Reed contre Reed, elle rédige un dossier de 88 pages, qui recense toutes les lois américaines renforçant alors l’oppression des femmes dans la société. Il est depuis connu par les experts du droit comme le «grandmother brief», dans lequel ont puisé des générations d’avocates féministes.

«Elle aurait été une figure centrale du droit constitutionnel américain même si elle n’avait jamais siégé à la Cour suprême, souligne Pamela Karlan, professeure de droit à Stanford. Une partie de son génie tactique, pour faire avancer les droits des femmes, a notamment consisté à défendre des affaires d’hommes lésés par des stéréotypes de genre.» Sa stratégie, tout au long des années 70 : persuader la Cour suprême que le 14e amendement de la Constitution, qui garantit l’égale protection de tous, ne s’applique pas seulement à la discrimination raciale, mais également aux discriminations de genre. «Sa vision claire et inflexible a changé les droits légaux de la moitié de la nation», insiste Nancy Northup, présidente du Center for Reproductive Rights.

Le 10 août 1993, lors de sa nomination à la Cour suprême par Clinton.

Le 10 août 1993, lors de la nomination de de Ruth Bader Ginsburg à la Cour suprême par Clinton. Photo Marcy Nighswander. AP

Quinze ans plus tard, elle retourne dans le massif bâtiment à colonnades sur la colline du Capitole, à Washington. Mais cette fois, sur le banc des juges. Nommée par le président démocrate Bill Clinton en 1993, elle est confirmée par le Sénat à une écrasante majorité. En vingt-sept ans à siéger dans le temple du droit américain, elle s’est notamment distinguée pour sa défense des droits des homosexuels ou des migrants. Dans une interview récente, elle se réjouissait d’être «née sous une bonne étoile», l’infortune de ses débuts professionnels lui ayant permis de se «dévouer au mouvement» puis de siéger à la Cour suprême, plutôt que d’être une «associée à la retraite d’un cabinet d’avocats».

Le départ à la retraite de la juge Sandra Day O’Connor au mitan des années 2000 la laisse seule femme à siéger à la Cour. «La pire période, se rappelait-elle dans une interview en 2014. Huit hommes, d’une certaine taille, et puis cette petite femme qui s’assoit sur le côté… Ce n’était pas une bonne image à renvoyer au public.» Jusqu’à l’arrivée de Sonia Sotomayor, en 2009, puis d’ Elena Kagan l’année suivante, toutes deux nommées par Barack Obama.

Sous ses dehors de grand-mère érudite et malicieuse, «Justice Ginsburg» était farouchement indépendante, n’hésitant pas à rompre avec la majorité de ses collègues. «I dissent» ( «Je ne suis pas d’accord» ), avait-elle écrit en omettant la formule consacrée, «respectueusement», quand, lors de la présidentielle contestée de 2000, ses pairs avaient majoritairement tranché en faveur de George W. Bush. «Les avis divergents s’adressent à des temps futurs, espérait-elle. Ce n’est pas simplement pour dire : “Mes collègues ont tort et j’aurais fait de telle façon.”»

Son «I dissent», grand classique auprès des juristes, laisse également sa trace dans la culture populaire. Dans une Amérique chahutée par le mandat de Trump, l’expression devient synonyme d’audace féministe, de courage et de combat. Icône auprès des progressistes, Ruth Bader Ginsburg faisait l’objet d’un véritable, quoique affectueux et amusé, culte de la personnalité. Notamment auprès des jeunes, qui l’avaient affublée du surnom de «Notorious RBG», un jeu de mots sur ses initiales, référence au rappeur Notorious BIG. Sa fameuse formule, ou son visage à lunettes et grosses boucles d’oreille, imprimé sur des tee-shirts, des badges, des bougies et même des boules de Noël, étaient visibles dans toutes les manifestations anti-Trump – qu’elle avait qualifié d’«imposteur», avant de regretter ses propos. Des biographies best-sellers, un film ( Une femme d’exception ) et un documentaire sur sa vie (RBG), sortis en 2018, avaient parachevé sa légende auprès d’un large public.

Opiniâtreté

Fin juillet, la «machine», ainsi qu’elle était parfois qualifiée, avait annoncé une rechute de sa maladie et été hospitalisée deux fois. Malgré quatre cancers, la mort de son mari en 2010 et son âge avancé, «RBG» assurait encore cet été qu’elle ne comptait pas quitter ses fonctions. Une opiniâtreté qui lui a été reprochée dans le camp démocrate. Alors qu’elle célébrait ses 80 ans, dont vingt à la Cour suprême, elle avait refusé de prendre sa retraite en 2013. Son départ aurait permis au président d’alors, Barack Obama, de nommer un successeur progressiste, plus jeune et en meilleure santé. «Il y aura un président après celui-ci, et j’ai bon espoir qu’il s’agira d’un bon président» , affirmait-elle, pariant sur une victoire démocrate à la présidentielle de 2016.

A la place, Donald Trump a été élu. Tragique ironie : l’héritage le plus durable du président républicain sera sans doute d’avoir nommé deux juges conservateurs à la Cour suprême. Peut-être bientôt trois. «Avec l’assentiment de Trump, les conservateurs espèrent remplacer Ruth Bader Ginsburg par un juge plus favorable à leur défense de la famille éternelle, conclut Romain Huret. C’est donc le combat d’une vie qui se joue en ce moment aux Etats-Unis : un droit de la famille adapté aux mutations de la famille contemporaine et à ses vulnérabilités. Ou pas.»

Frédéric Autran

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